Jean Sidler – Luthier et violoniste à Bienne

Jean Sidler – Luthier et violoniste à Bienne

Violoniste professionnel en Suisse depuis 45 ans, j’ai collaboré pendant 35 ans avec le luthier Philippe Girardin à Neuchâtel. J’ai construit dix-huit violons, dont plusieurs instruments expérimentaux destinés à comprendre en profondeur le fonctionnement acoustique du violon. Ce parcours me permet aujourd’hui de fabriquer des instruments à la sonorité exceptionnelle.

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Portrait de Jean Sidler par le journaliste et écrivain suisse Antonin Scherrer - Bienne, le 23 avril 1999

Vous attendriez-vous, en allant trouver un luthier, à ressortir de chez lui avec des pages de réflexions sur la gymnastique chinoise, le tarot, Freud et la psychanalyse ? C’est ce qui m’est arrivé avec Jean Sidler, luthier biennois aussi surprenant que passionnant, dont les frénétiques envolées verbales ont bien failli mettre au tapis et ma plume, et mes phalanges droites. Il a fallu couper dans le vif, voici les bribes restantes en guise de mise en bouche – peut-être aurez-vous ensuite envie de goûter à ces discours en direct.

Il faut d’abord savoir que Jean Sidler est violoniste de formation, et que c’est de là que tout est parti pour lui – le bon comme le mauvais. « Si le violon est aujourd’hui au centre de mes activités, commence-t-il, c’est que j’ai contracté le virus il y a de cela très longtemps déjà. D’origine française, j’ai fait mes classes de violon au Conservatoire de Paris. Jusqu’au fatal échec : mes doigts étaient trop longs. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à lire Freud et à m’intéresser à ses théories sur le rêve. Je suis aujourd’hui encore en train d’élaborer, avec un élève psychologue, une théorie sur la façon de jouer du violon. Pour surmonter l’échec, j’ai aussi pratiqué la gymnastique chinoise, me suis intéressé au tarot ésotérique, et j’ai même travaillé avec des malades mentaux dans un institut lausannois. »

Plongé depuis son plus jeune âge dans le chaudron de la pensée scientifique – sa famille compte une ribambelle d’ingénieurs – Jean Sidler aborde la lutherie avec cette volonté caractéristique de tout expliquer, doublée d’une soif inassouvie d’interdisciplinarité, de synergies. Il trouve chez Philippe Girardin, à Neuchâtel, à la fois l’œil magistral et l’oreille grande ouverte, pour guider son apprentissage sans tuer son incessant questionnement. « Pendant cette première année, où j’ai assimilé les gestes de base du luthier, j’ai surtout réfléchi à l’élaboration d’une théorie de la sonorité plus qu’à l’artisanat en lui-même – même si je pense que le fait d’être violoniste favorise cette démarche de prise de conscience de chaque geste et de chaque mouvement. La compréhension du violon s’est faite petit à petit, au hasard de résultats “surprenants” et de constructions successives bien différenciées, ainsi que de discussions très animées avec Philippe Girardin – nos échanges, s’ils sont aujourd’hui le plus souvent téléphoniques, ont toujours été très riches. »

Pour Jean Sidler, ce qui rend la lutherie très compliquée est l’appréciation du résultat. « Pour ce qui est par exemple de la sonorité, on se trompe tout le temps ! Quand arriverons-nous à rattraper les œnologues ? On marche sur un terrain complètement instable : comment englober dans nos appréciations des facteurs déformants aussi puissants que les caractéristiques d’une salle de concert, les particularités du jeu d’un violoniste, ou celles de l’accompagnement qui le met en valeur ? Je pense être arrivé à une maturité suffisante pour mettre mes théories – ou plutôt les résultats de mes expérimentations – par écrit, mais n’ai pour l’instant aucun disciple à qui les transmettre. Par contre, je suis en train d’échafauder une théorie des rêves fulgurante, qui dépasse largement mes “conseils violonistiques” et est intérieurement très enrichissante. Si elle ne va probablement pas changer la face du monde, elle m’aura appris à penser – ce qui est très utile pour comprendre le comportement surprenant des violons ! Car, de même qu’il faut s’essayer à composer pour bien entendre la musique, il faut produire des théories pour bien comprendre celles qui existent déjà. »

Conscient que la majeure partie des gens ont peur de la théorie, la rejetant comme un mauvais souvenir de temps révolu de l’école, Jean Sidler assure ses interlocuteurs qu’elle n’enferme aucunement l’expression musicale, expliquant qu’une fois avoir lu et intégré le Traité de l'expression musicale de Mathis Lussy (1883), il l’oublie pour n’y repenser que beaucoup plus tard et vérifier son bien-fondé. Il se demande si le fait que cet esprit soit peu développé à notre époque n’est pas à l’origine de l’échec de toute tentative d’appréhension rationnelle de la lutherie. « À cause du confort de nos vies, incomparablement supérieur à celui de jadis, il nous manque tout un pan de l’expérience humaine. Aujourd’hui, par exemple, on ne connaît plus le désespoir ; il n’y a que des dépressifs. Le salut, il le voit dans l’expérimentation sans frontières. De même que l’on ne joue plus du violon au sens où Grappelli en jouait, mais se contente de prendre des cours, les luthiers n’osent pas sortir du cadre traditionnel pour partir à la découverte de potentiels de formes nouvelles (faute d’argent, surtout) : il faut que cela change, car ces expériences nous manquent cruellement ! »